Par Rémi Soulé (Linguiste)
Dès le mois de mai, le ministre de l’éducation nationale, Edouard Geffray, annonçait la couleur : « Toute copie qui n’a pas un niveau suffisant en termes d’orthographe, de syntaxe et de grammaire ne peut pas avoir la moyenne au baccalauréat. » La consigne est désormais officielle et « inscrite dans le marbre » : au moins 2 points seront réservés dans chaque matière, au brevet et au baccalauréat, à la « maitrise de la langue ». On peut rire de l’éternel retour du totem orthographique chaque fois qu’un ministre manque d’imagination. Rien d’original : le même débat revient depuis le XIXe siècle. Jules Ferry s’agaçait déjà de l’omniprésence à l’école de l’orthographe et de la grammaire.
Le ministre mentionne également le lexique et l’organisation de la réflexion. Les consignes parues au Bulletin officiel de l’éducation nationale du 17 septembre développent un barèmeconsistant à déterminer si les erreurs sont très fréquentes, fréquentes, ponctuelles ou rares. Bon courage aux enseignants avec une telle précision. On peut donc en rire, mais aussi s’inquiéter des implications pour l’école et les élèves.
Relativisons avant tout l’impression de naufrage. Le niveau général d’orthographe a progressé jusqu’aux années 1980 et à l’allongement de la durée d’études pour de nombreux élèves. Les résultats de l’enquête PISA 2025[publiée le 8 septembre, sur le suivi des acquis des élèves de 15 ans dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, OCDE], convoqués par le ministre, ne parlent ni d’orthographe, ni de syntaxe, ni de rédaction, mais de compréhension de l’écrit. Concentrons-nous sur les vrais problèmes.
Depuis quarante ans, c’est vrai, pour une même dictée, les élèves de CM2 actuels font davantage d’erreurs. Il y a plusieurs pistes d’explication. Premièrement, l’école ne va pas très bien. Les enseignants se démotivent, les budgets avantagent les établissements déjà favorisés, la formation continue est délaissée… le ministre de l’éducation est probablement au courant.
Deuxièmement, les programmes se diversifient. Les élèves pratiquent plus de langues vivantes, s’entrainent davantage à l’oral, découvrent l’éducation aux médias, l’informatique et la biodiversité. Alors que le nombre d’heures d’apprentissage global lui-même a baissé, cela laisse moins de temps à consacrer aux règles d’accord du participe passé, qui en demandent beaucoup. Troisièmement, les méthodes pédagogiques se modernisent, à l’exception notable de la dictée. Inefficace dans sa forme traditionnelle, elle incite à se méfier de l’orthographe et, au-delà, de l’écrit. Ce qui devrait être un outil devient un ennemi aux yeux des élèves.
Quatrièmement, la langue change en permanence. On ne parle pas comme il y a cent cinquante ans. Pourquoi écrire comme il y a cent cinquante ans ? Plus le temps passe, plus le français écrit s’éloigne du français parlé. Les différences entre « brin » et « brun », « patte » et « pâte », « je chantai » et « je chantais » s’entendent beaucoup moins aujourd’hui. L’apprentissage de l’orthographe, parce qu’on ne la réforme plus, est donc de plus en plus difficile. Actuellement, notre système scolaire alloue à l’enseignement de l’écrit 1,4 fois plus d’heures qu’en Norvège, 1,7 fois plus qu’en Allemagne et en Estonie, 1,9 fois plus qu’en Italie, 2 fois plus qu’en Finlande, etc. Sur toute une scolarité, la différence se compte en centaines d’heures. Quelle efficacité pour cet investissement ? Peut-être le ministre pourrait-il s’intéresser à ces causes.
Toutes ces coquetteries
Le choix de la sanction à l’examen aura des effets, mais pas celui d’améliorer la maitrise de la langue. Cette mesure entrainera d’abord de la peur. A la place des futurs recalés, on éviterait de prendre beaucoup de risques, on se contenterait de mots bien connus et de structures simples : pas la meilleure façon de progresser. Les élèves français sont parmi ceux qui ont le moins répondu aux questions de l’enquête PISA, par peur des « fautes ». Cette insécurité linguistique a peu de chances de s’arrêter là : les stratégies d’évitement existent à l’âge adulte, dès qu’il faut écrire.
Cette mesure accentuera aussi des inégalités. Les élèves dont les familles ont cette « maitrise de la langue », en réalité de la norme scolaire, sont avantagés d’emblée et sont souvent les plus aisés. L’orthographe du français est faite, entre autres, pour distinguer. Ce n’est pas une interprétation contemporaine mais un objectif assumé. Par la voix de François-Eudes de Mézeray, l’Académie française souhaite, dès 1675, conserver une orthographe qui « distingue les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes ». En est-on encore là ? D’après l’éducation nationale, les élèves de CM2 des écoles les plus favorisées font en moyenne 15,5 erreurs à une dictée quand les élèves des écoles les moins favorisées en font 21,9.
Pour cette raison, voilà les mots truffés de lettres inspirées du latin et du grec, auxquelles s’ajoutent des exceptions sans cohérence : pourquoi un « l » à « alourdir » et deux à « alléger », un « g » à « agrandir » et deux à « aggraver » ? Pourquoi certains mots font leur pluriel en « x » ? Pourquoi le mot « poids » prend un « d », absent en latin ? Pourquoi 44 « règles » d’accord du participe passé ? Cela donne surtout du pouvoir symbolique à ceux qui ont le temps de retenir toutes ces coquetteries. C’est un exercice de mémoire plus que de compréhension. Même constat sur la syntaxe et le lexique : certains mots et tournures sont arbitrairement considérés comme moins valables que d’autres. Seront-ils sanctionnés ? L’école française, déjà parmi les plus ségréguées de l’OCDE, n’est pas près de s’améliorer.
Le message qu’envoie cette mesure est qu’il faut être au service de l’orthographe. Elle devrait aussi être au nôtre. C’est parce qu’elle est utile que son enseignement mérite mieux. Nous devrions nous en souvenir pour transmettre aux élèves le gout de la langue française, la volonté de s’en saisir. Gabriel Attal [ministre de l’éducation nationale de juillet 2023 à janvier 2024] et ses classes de niveau avaient pavé la voie, les nouvelles consignes risquent encore de trier et d’éloigner. Il serait bon d’interroger le ministre sur son idéal : veut-il une école qui rassemble ?
Rémi Soulé, docteur en sciences du langage à Sorbonne Université et membre du collectif des Linguistes attéré·es.